Accessijeux, l’association qui adapte les jeux de société pour les malvoyants

 

Xavier Mérand, Président de l'association Accessijeux © TGF

Xavier Mérand, Président de l’association Accessijeux © TGF

Pourquoi une personne aveugle n’aurait-elle pas le droit de jouer ? Si certains jeux de mémoire sont adaptés à leur handicap, la mécanique reste simpliste et ne permet pas de profiter de la palette des saveurs proposée par les jeux modernes. Amoureux des jeux, nous aimons partager notre passion à tout le monde. Pas question que certains ne puissent pas y avoir accès ! C’est le leitmotiv de Xavier Mérand, Président de l’association Accessijeux que nous avons rencontré au Festival International du Jeu de Cannes.

TGF : En quelques mots, qu’est-ce que l’association Accessijeux ?

Xavier Mérand : Notre objectif en créant cette association était de rendre accessible les jeux de société aux personnes malvoyantes afin de pouvoir jouer tous ensemble. Il n’y a pas de raison que le monde du jeu soit réservé à une population en particulier ! Nous souhaitons ainsi adapter les jeux de société afin que tout le monde puisse jouer ensemble et surtout aux mêmes jeux avec des mécaniques intéressantes et pas seulement à des memorys.

TGF : Comment cette idée vous est-elle venue ?

X.M. : Je suis moi-même déficient visuel et pourtant très joueur. Quand je voulais faire une partie avec mes amis, il y avait des jeux qui ne m’étaient pas accessibles. Il existe des jeux adaptés mais ils sont très classiques. C’est comme ça que l’idée nous est venue. Avant de créer l’association, nous avons fait des études pour savoir si le concept intéressait. Nous avons monté notamment un groupe Facebook qui a suscité un véritable engouement. On s’est alors rendu compte qu’il y avait un vrai besoin. Alors on est entré dans la brèche pour la combler. Jusqu’alors il n’existait aucun organisme consacré uniquement à cette cause, c’est peut-être pour cela que notre concept fonctionne bien !

TGF : Concrètement quelles sont vos actions ?

X.M. : Nous avons plusieurs activités :

  • D’un côté, nous adaptons les jeux pour les mettre à la vente aux mêmes prix que sur le marché à destination des personnes malvoyantes. Nous fonctionnons comme une boutique traditionnelle à la différence que nous ne dégageons pas de bénéfice. La marge nous permet d’acheter le matériel nécessaire pour adapter les jeux (pastilles, élastiques, perforeuses, aimants, etc.).
  • D’un autre côté, nous adaptons aussi des jeux pour notre ludothèque. Cela nous permet de faire des animations lorsque les structures nous appellent comme dans les bars à jeux ou dans les festivals. On organise aussi une soirée jeux les premiers jeudis de chaque mois. Cette soirée est ouverte à tout le monde. Généralement il y a autant de joueurs déficients que de joueurs valides. La difficulté est de rassurer les deux publics. Il faut aider les malvoyants à venir et expliquer aux autres qu’ils pourront tous jouer aux même jeux avec les vraies règles. Ils sont justes adaptés.

TGF : Comment réagissent les joueurs quand ils voient votre stand comme ici à Cannes ?

X.M. : Généralement, ils sont intrigués mais n’osent pas venir nous parler. Ils tournent autour du stand. Quand on leur propose de venir essayer un jeu, ils répondent que ce n’est pas leur style de jeu. Mais ce que nous proposons, ce n’est pas de faire une super partie mais plutôt de vivre une expérience de jeux. Notre but est de sensibiliser les visiteurs. Au bout d’un moment ils se rendent compte que c’est difficile ! Ils repartent un peu chamboulés mais nous font de nombreux compliments.

Le jeu du Petit Chaperon Rouge adapté au malvoyants grâce à des pastilles et des aimants. @TGF

Le jeu du Petit Chaperon Rouge adapté au malvoyants grâce à des pastilles et des aimants. © TGF

TGF : Accessijeux a un peu plus d’un an désormais. Quel bilan tirez-vous de cette première année ?

X.M. : On compte aujourd’hui 35 adhérents et plus de 750 membres sur le groupe Facebook. Mais plus que de « membres », je préfère parler de communauté. Nous nous réunissons régulièrement pour des ateliers « adaptation des jeux » et nous déplaçons à 3 ou 4 pour les animations. On essaie de se développer dans le reste de la France en faisant souvent appel à la communauté Facebook pour créer des pôles dans d’autres villes comme à Lyon. En un an, je dirais que nous avons fait beaucoup de choses. Mais on a été beaucoup aidé. Je pense notamment à la mairie du 12e arrondissement de Paris qui nous a fourni très vite un local. On est placé dans une pépinière d’associations ce qui nous a permis de faire de nombreuses rencontres et d’apprendre beaucoup à leur contact. C’est une expérience inédite. On a eu de la chance. Au final, même si on a bien avancé, il nous reste encore beaucoup à faire…

TGF : Justement, quelles sont vos projets pour l’année à venir ?

X.M. : Dans un premier temps, nous souhaitons développer l’association. La première année nous a permis de construire les bases. Maintenant, on va s’axer d’avantage sur la communication pour étoffer nos réseaux. Les personnes déficientes ne connaissent pas forcément le monde du jeu. C’est ce que nous voulons leur faire découvrir.

Nous avons deux autres projets à moyen terme. Nous avons lancé une cagnotte sur internet pour pouvoir acheter une imprimante en braille (c’est ici). Cela nous permettra d’améliorer l’adaptation des jeux en imprimant en braille par exemple les notes de jeu. Même si la grande majorité des malvoyants ne le lit pas, cela ouvrira le jeu à une partie de la population. C’est important de n’oublier personne. Enfin, nous venons d’envoyer un gros dossier de financement pour mettre en place une application smartphone qui servira d’aide de jeu. Grâce à cette application, il suffira de passer le téléphone sur la table pour avoir à l’oral toutes les informations relatives au plateau. C’est l’une des solutions pour ouvrir beaucoup de jeux pour lesquels on ne peut pour l’instant rien faire.

TGF : Comment les éditeurs ont-ils réagi face à vos actions ?

X.M. : Ils ont été très ouverts. Au début, il n’y avait rien pour adapter les jeux. Maintenant, ils sont contents que leurs jeux soient rendus accessibles. Citons par exemple Iello et Gigamic qui nous ont beaucoup aidé au début en nous envoyant des boites pour qu’on les essaie. Je voudrais signaler ici que nous ne voulons absolument pas être moralisateur. Notre but est d’apporter une solution. Si on peut sensibiliser les éditeurs et les amener à réfléchir, tant mieux ! Nous ne voulons pas tout changer et leur demander d’adapter leur boite. Nous savons que le jeu de société est peu rentable et que les éditeurs ne peuvent pas se permettre d’ajouter du matériel. Nous souhaitons simplement montrer qu’il existe un public différent et qu’il ne faut pas le mettre à l’écart.

TGF : Et vous, comment-êtes vous tombé dans le monde du jeu ?

X.M. : Je suis issu d’une famille nombreuse. On jouait souvent aux grands classiques quand on était petit. Puis je suis retombé dedans quand je suis devenu papa. J’ai découvert les jeux modernes dont Catane. Comme je suis créateur dans l’âme, je me suis essayé à la création de prototypes. J’ai identifié via Tric Trac les différents protagonistes, envoyé quelques mails et ai eu des retours. J’ai même présenté l’un de mes prototypes à Ludinord. Maintenant, j’ai mis un peu de côté la création. L’association est devenue mon activité principale. Cela fait 15 ans que je m’autogérais en tant qu’artiste. Même si la chanson fait toujours partie de ma vie je me suis lancé dans le jeu à temps plein.

TGF : Dernière question, quel est votre jeu préféré ?

X.M. : Je n’en ai pas véritablement, c’est plutôt un style de jeu qui m’intéresse : les jeux de gestion à l’allemande comme Agricola, Puerto Rico, Catane… J’ai aussi un petit penchant pour les jeux coopératifs et plus particulièrement Les chevaliers de la table ronde.

Propos recueillis par Mimine la Tavernière

Si vous voulez soutenir le projet d’imprimante en braille d’Accessijeux, n’hésitez pas à vous rendre sur la page du projet !

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